"Le chemin de ces filles est marqué par la violence subie"

Un tiers des mineurs en situation de prostitution ont moins de 15 ans, a-t-on appris dans l'étude réalisée par l'Observatoire de la violence à l'égard des femmes en Seine-Saint-Denis. – RAPHAEL LUCAS / SIPA

  • L'Observatoire de la violence à l'égard des femmes en Seine-Saint-Denis a dévoilé mardi les résultats de son étude sur la prostitution des mineurs.
  • Un tiers des prostituées mineures, principalement des filles, ont entre 13 et 15 ans.
  • Pour Ernestine Ronai, présidente de l'Observatoire, il est essentiel d'identifier les jeunes victimes, de prévenir la prostitution et de punir les proxénètes et leurs clients.

Ils ne sont parfois pas âgés de plus de 13 ans, mais connaissent déjà le monde du prix du sexe. Un tiers des mineurs prostitués ont moins de 15 ans, a-t-on rapporté mardi lorsque les résultats d'une étude sur
prostitution de mineurs en Seine-Saint-Denis. Une étude réalisée par le département de l'Observatoire départemental de la violence à l'égard des femmes, à l'occasion d'une journée professionnelle contre la violence à l'égard des femmes au MC93 de Bobigny. La structure, qui a piloté ce travail, a eu accès à 19 dossiers de juges d'enfants du tribunal de Bobigny et a analysé une quarantaine de rapports sur la protection de l'enfance. "Il est essentiel de comprendre le parcours de ces filles – qui sont pour la plupart des filles – qui se sont prostituées pour mieux les protéger", explique-t-il. 20 minutes Ernestine Ronai, présidente de l’Observatoire de la violence à l’égard des femmes
Seine-Saint-Denis.

Quel est le chemin des mineurs entrant dans la prostitution? Quels indicateurs ou caractéristiques communes permettent de les identifier?

Les victimes mineures ont en moyenne 15 ans. Parfois, ils n'ont que 13 ans. Le cycle de vie de ces filles – en majorité des filles – est marqué par la violence, notamment sexuelle. Selon les données de notre étude, 9 mineurs prostitués sur 10 ont été victimes de violence dans leur enfance. Dans 40% des cas, il s'agit de violences physiques et sexuelles: viol, attouchements, passages à tabac à la maison, souvent commis à la maison. De plus, dans deux tiers des cas, ces filles se trouvent dans une situation familiale instable.

Dans plus de 6 cas sur 10, la mère de la prostituée mineure a été victime de violence domestique. Toute cette violence subie a conduit ces filles à une dégradation de l'estime de soi, un traumatisme psychologique qui les mènera, dans 83% des cas, à des difficultés scolaires. Viennent ensuite les décrocheurs et les fugueurs. Ce sont généralement ces deux derniers points qui attirent l’attention des professionnels qui relèvent de la protection de l’enfance. Parce que c’est aussi à ce stade que ces filles vulnérables attirent l’attention des prédateurs qui les mèneront à la prostitution.

On estime que 6 000 à 10 000 mineurs sont aujourd'hui des prostituées en France, principalement des filles âgées de 13 à 16 ans. Et les conséquences psychiques, physiques, sociales et sexuelles sont dévastatrices.

Souvent, les jeunes victimes de prostitution ne sont pas conscients d’être des prostituées. Comment l'expliquer?

C’est multifactoriel. Cela est principalement dû à leur parcours de vie, à la violence dont ils ont souffert avant même la prostitution. Ils ont une grande estime de soi, pensent qu'ils ne valent rien, ont subi des abus sexistes de la part d'un père ou de leurs camarades de classe.

Ils ne pensent pas être des prostituées car ils ne correspondent pas à cette image usée de femmes en bas résille attendant le client au coin d'une rue. Ils n'utilisent pas le mot prostitution, mais parlent d '"escorte". Ils pensent qu'ils mènent le jeu quand ce sont eux qui sont dirigés, qui sont sous contrôle. C'est pourquoi nous devons leur parler, les écouter, essayer de leur faire prendre conscience qu'ils se prostituent, qu'ils sont en danger.

Quelle est la place des réseaux sociaux dans le proxénétisme et l’entrée dans la prostitution de ces jeunes mineurs?

Ces filles ne se prostituent pas elles-mêmes, ce sont des prostituées, tombées sous l'influence d'un petit ami, souvent beaucoup plus âgé, qui les isolera, les forçant à avoir des relations sexuelles non consenties et tarifées. C'est par influence qu'ils vont se prostituer. Fréquemment, c’est leur petit ami qui publie des photos d’elles nues, voire pornographiques, et qui devient leur proxénète. Ou ces images vont attirer les prédateurs. Parfois, c'est
d'autres jeunes filles, elles-mêmes prostituées, qui "abattent" des camarades pour leurs souteneurs.

Et dans un cas sur deux, les réseaux sociaux (Facebook, Snapshat, Instagram, Tik Tok) permettent aux clients de la prostitution de contacter les victimes. D'où l'importance de mieux surveiller ces réseaux sociaux avec la mise en place de cyber-patrouilles.

Qu'est-ce que le département de Seine-Saint-Denis a mis en place pour soutenir ces jeunes victimes de la prostitution?

Un lieu d'accueil et d'orientation pour les jeunes femmes victimes de violences sexuelles et sexuelles a ouvert ses portes à la Maison des Associations Bagnolet. C'est un lieu ouvert, accessible sans rendez-vous.

Nous avons également les "Jeunes contre le sexisme", auxquels participent 23 collèges de Seine-Saint-Denis, plus de 2 500 étudiants sensibilisés et impliqués dans la prévention de cette violence.

Et comment améliorer la prévention et le traitement des prostituées mineures?

Premièrement, il faut croire les jeunes victimes de la violence qui osent parler. Notre étude note que 72% des cas de violence signalés aux autorités compétentes n'ont pas fait l'objet de poursuites, ce qui a des conséquences dramatiques pour ces filles. C’est pourquoi nous devons améliorer la formation des professionnels – policiers, magistrats, assistants sociaux, professionnels de l’éducation – afin de promouvoir la révélation de la violence subie par les enfants. Mais aussi pour pouvoir offrir aux victimes des soins sanitaires et psychotraumatiques appropriés.

Rappelons enfin que la prostitution de mineurs est illégale: la répression pénale effective des proxénètes et des clients de ces prostituées mineures est donc un outil de prévention capital.

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