"La tanière des merveilles" de tante Antoine

Antoine a immédiatement notre sympathie, car c'est elle que notre nièce nous présente en premier. Quand elle était adolescente à Créteil, quand elle était remarquée, par une insolence ou un désordre excessif, ses parents disaient: "Ça ressemble à ta tante Antoine." La critique fut accueillie comme un compliment "parce que si ma tante était souvent accusée, je percevais une certaine admiration pour celui qui n'avait jamais suivi son désir sans cultiver l'art du désastre. Comment ne pas vouloir tenir Antoine, gigantesque, beau, La nièce, devenue adulte, rend visite à Antoine, qui vit à Paris depuis 1967, pour lui parler de la Guadeloupe, puis elle interroge sa tante Lucinde et enfin son père, "Petit Frère", né douze ans. et dix ans après ses aînés.
Le génie de Où les chiens aboient de la queue est avant tout cette découverte: un prénom masculin imaginé pour celui qui associe une féminité flamboyante à une liberté de rythme et de vie qui ne fait que prêter aux hommes. Estelle-Sarah Bulle, l'auteur, qui vient de recevoir le prix Nancy Stanislas pour le premier roman, a récemment expliqué le micro de Catherine Fruchon-Toussaint sur RTL. Ce n'est pas le vrai nom de sa tante, mais c'était un moyen de suggérer le pouvoir du personnage.
Savoir comment choisir les noms est le b.a.-ba du métier de romancier. Mais ce n'est pas suffisant. Estelle-Sarah Bulle a choisi d'alterner les voix, les siennes – celle de "la nièce" – et celles de la génération précédente. "Cela m'a permis de montrer que l'exil pouvait être ressenti de manière très différente d'un individu à l'autre", a-t-elle expliqué, cette fois à Libération. Nous en avons profité pour lui demander un autre nom, son, Estelle-Sarah. Ses parents n'ont pas pu choisir, alors ils ont gardé les deux, dit-elle. Bubble est son nom marié. Sous son nom de jeune fille, qui ressemble à celui d'Ezechiel (branche paternelle de la famille dans le livre), on peut voir qu'elle a écrit des pièces de théâtre et qu'elle est diplômée d'une école de commerce. Elle a cessé de travailler pour écrire.
C'est l'oralité qui l'intéresse, dans l'appareil où les chiens aboient de la queue. La transmission est à travers l'histoire. D'après les récits entendus depuis toujours et les confidences qu'elle a suscitées, de cette "musique créole" dont elle ne parle pas mais qui était le son des échanges de son père et de son grand-père restés en Guadeloupe qu'elle a créés, dit-elle, la sienne la langue. Ainsi, apparaissent des verbes tels que "labyrinther", "zinzonner" ou "chipper" qui enrichissent notre vocabulaire. Le créole est accessible, comme cousin est "moitié dek-dek". Le titre est la traduction d'une expression créole: "Même aujourd'hui, les Guadeloupéens disent de Morne-Galant:" C'est le chyen ka japé pa ké ", explique Antoine. Nous comprenons l'idée. Morne-Galant (le toponyme inventé) est à la traîne derrière, loin de tout.
Peau de cacao noir Dans "ce désert du bout du village", Antoine est né en 1931. L'enfance est celle d'une famille de Guadeloupe rurale, qui disparaîtra au fil des décennies, mais qui incarnera sa vie durant le père, Hilaire, mort à 105 ans Ce n'est pas une famille comme les autres. La mère, Eulalie, est "une beauté blanche" que le père, on ne peut plus noir et descendant des esclaves, a ramené un jour sur son cheval, au désespoir de la mère et des frères de la mariée, le côté Lebecq. On dit que Lucinde est née "sauvée" parce qu'elle est plus claire que sa soeur. Entre les deux filles, la guerre commence là-bas. La mère préfère Lucinde. Antoine se sent rejeté: "Ce n'était pas possible toute cette différence entre elle et nous, mère si petite et petite, moi si grande; gros pieds, grosse nuque, ma peau de cacao noir et mes cheveux tout grainés. Lucinde lui a pris sa petite taille. "
Hilaire va non seulement gaspiller les économies de sa femme au profit de l’Ezechiel, mais il va, selon le côté de Lebecq, tuer sa femme. Elle s'efforce de travailler la terre la nuit et de tenir le jour son "lolo" – pas besoin de sous-titres, Eulalie est commerçante. Elle est morte au début de 1947, sur le point d'accoucher. Petit-Frère a 3 ans. Il ne garde aucun souvenir de sa mère. Sa grand-mère Lebecq lui dit qu'elle a une photo d'Eulalie. C'est peut-être vrai, peut-être pas. Il ne la verra jamais bien sûr. On ne sait pas si la matière de la photo, où précipite tout le malheur du petit garçon, est réelle ou si elle est le fruit de l'imagination d'Estelle-Sarah Bulle.
Le romancier n'a pas été documenté sur Pointe-à-Pitre, où Antoine s'est installé à l'âge de 16 ans, en 1947, et pourtant les rues de son roman fourmillent de gens, de situations, de bruits, de maisons du "centre" les plus belles du centre où les égouts font leur travail, les plus malheureux à l’extérieur, dans un labyrinthe malodorant. C'est dans les Caraïbes, au Belize, qu'Estelle-Sarah Bulle a dessiné le matériau de ses évocations, ainsi que des cartes postales. Quand elle évoque les boîtes, une pièce placée sur des blocs, avec le vent qui passe au-dessous, n’est pas une érudition architecturale. Elle se souvient, enfant, quand elle est venue après un cyclone, les huttes avaient résisté, et non les constructions en béton qui couvraient la Guadeloupe dans les années 60, parmi d'autres importations et abus métropolitains détaillés dans le livre.
Babioles. Après avoir atterri chez un cousin, le seul Lebecq qui tolère l'Ezechiel, Antoine doit partir car elle jouait du couteau sur la chemise de lin du maître trop proche. Elle réalisera son rêve. Vendeuse d'abord. Puis elle ouvre sa propre boutique, sélectionne les ustensiles, les bibelots et les tissus qu'elle achètera jusqu'à Caracas où elle rencontre Armand, son seul amour. Antoine: "C'était mon repaire de merveilles." Lucinde, couturière: "Debout au milieu de son fouillis, elle a mangé des acras de morue grasses et odorantes, puis elle s'est essuyé les doigts, je ne sais pas où." Antoine: "Il ne croit pas tout ce que ma soeur vous dit de ses beaux clients." Lucinda: "J'étais une sorte d'aristocrate moi-même. D'abord, ma mère était un beke." est toujours nécessaire que Lucinde y ajoute. "La succession de ces illuminations est en grande partie le charme du roman. Ce n'est pas seulement Antoine qui a transmis le goût de la liberté à sa nièce. Celui-ci l'a trouvé en soulevant l'un après l'autre le fardeau de chacun.

Claire Devarrieux

Estelle-Sarah Bulle Où les chiens aboient par la queue
Liana Levi, 284 pp., 19 €.

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