Jean-Pierre Elkabbach: "Je ne pouvais pas entrer dans la grève"

La rentrée 68 de l'audiovisuel public se déroule sans quelques stars de la radio et de la télévision de l'époque. Au début (ou presque) des jeunes comme Michel Drucker ou François de Closets se sont retrouvés dans une indifférence quasi totale lors d’un grand chariot d’été, qui a entraîné le départ ou le transfert d’une centaine d’employés. "La radiodiffusion est le seul service public à avoir été épuré après mai 68", écrit l'historien Jean-Pierre Filiu dans son ouvrage de référence, 68 mai à l'ORTF (1).
La faute de ces indociles? Conduite de la grève qui a bloqué le fonctionnement normal de la Commission française de radio et de télévision (ORTF) entre mai et juillet. Les 12 000 personnes de l'ancêtre gaulliste de la radiodiffusion publique, alors sous le contrôle étroit du pouvoir, cessent de travailler pour exiger une nouvelle gouvernance plus libre et l'indépendance de l'information. Une poignée de non-grévistes, cajolés par le ministre de l'Information sans compromis de l'époque, Yves Guéna, assurent un service objectif minimum.
"Le conflit peut se prolonger longtemps après la reprise du travail chez EDF, la SNCF ou les PTT, l'Inter n'a pas réalisé de progrès substantiel", résume Filiu. Il faudra attendre l'année suivante, avec l'arrivée au pouvoir de Pompidou et de Chaban-Delmas, mais surtout la suppression de l'ORTF, en 1974, pour que les médias publics obtiennent la liberté. Le mouvement 68 a néanmoins été un marqueur des journalistes & # 39; conquête de l'indépendance de l'information. Emmené à Toulouse en raison de sa participation à la grève, Jean-Pierre Elkabbach, reporter à France Inter en 68, se souvient.
Dans l'ORTF, la radio a fait grève plus de deux semaines après la télévision. Pourquoi ?
À la radio, nous avions beaucoup plus de liberté qu'à la télévision. Nous avons travaillé avec une passion démesurée. Grâce à nos deux patrons, Pierre Fromentin et Jacqueline Baudrier, nous avons pu faire ce que nous voulions. Ils ont défendu notre indépendance. Lorsque les hauts fonctionnaires ou les ministres ont appelé pour se plaindre de tel ou tel document, Fromentin a raccroché et a dit: «Je ne vous connais pas». Puis il a vérifié avec nous, nous a crié dessus ou nous a félicités. Nous ne sommes pas venus vérifier nos papiers, le mythe d'un Peyrefitte qui est venu nous regarder est faux. Ce n'était pas le cas à la télévision qui était forcée sur tous les sujets, sauf dans l'émission Cinq colonnes à l'avant, une enclave séparée, un espace d'autonomie. C'est pourquoi le pouls est venu de la télévision.
Cette rébellion vous a surpris?
J'étais assez amusé ou contrarié, même choqué de voir des gars crier à la liberté tout à la fois alors qu'ils ne s'étaient pas rendus compte qu'ils n'étaient pas libres… avaient accommodé le système et les pressions du pouvoir. du moins pas publiquement. Grâce à Cohn-Bendit et aux autres, grâce à un mouvement collectif, tout à coup, ils ont trouvé l'occasion de demander l'indépendance et une autre organisation pour l'ORTF. Nous à la radio avons rejoint le mouvement. Nous avons commencé par raconter ce qui se passait dans les rues, ce que la télévision n’était pas autorisée à faire.
Quels souvenirs journalistiques gardez-vous de ces moments où vous êtes encore en ondes?
J'ai présenté les journaux de France Inter aux journalistes qui ont raconté. C’est le moment où nous avons rajeuni la façon de faire de la radio dans la fonction publique, comme l’ont fait Europe 1 et RTL. J'ai interviewé le duplex de Cohn-Bendit. J'étais en ondes toute la nuit vendredi 24 mai, lorsque le pays a de nouveau été enflammé. C'était après un grand discours de De Gaulle, pour lequel toute la France s'était arrêtée. Cela s'est terminé par un rire général: "C'est tout ce qu'il propose?" Avant cela, à la mi-mai, j'avais suivi de Gaulle en Roumanie, lors d'un voyage officiel de quelques jours. De Gaulle arrive à Bucarest et dit [il imite l’accent du Général, plutôt bien, ndlr] : "Félicitations à la Roumanie qui a pu appliquer le processus de sélection aux étudiants." A Paris, tout le monde paradait contre la sélection à l'université! Au tout début, le rédacteur en chef nous a appelé pour nous demander de raconter l'histoire du voyage. Les journaux ont été ouverts. Et puis, de jour en jour, alors que le mouvement prenait de l'ampleur à Paris, nous sommes descendus dans la hiérarchie des nouvelles. Et à la fin, on nous a dit: "Les gars, vous commencez à vous ennuyer avec votre voyage en Roumanie …" Et nous allions en dernier. À mon retour, la grève a commencé à la télévision et nous avons dû faire un choix: rejoindre le mouvement ou non. Je sais que nous avons déçu nos patrons en nous frappant, en particulier Jacqueline Baudrier. Elle a considéré cela comme une trahison.
Vous avez hésité à faire la grève?
Je ne pouvais pas entrer dans la grève. Il y a eu un mouvement collectif pour que tous nos camarades de l'ORTF puissent bénéficier des libertés dont nous avons bénéficié à la radio. Je ne me suis pas senti en harmonie avec ceux qui ont continué le travail et ont longtemps été appelés les jaunes. Nous avons tourné en France pour rencontrer le public et expliquer les raisons de la grève. Je me souviens très bien d'une rencontre à Grenoble, où Fernand Raynaud avait mis l'ambiance. J'avais un peu peur. Il y avait 3 000 personnes dans la salle et Mendes-France au premier rang, que j'admirais beaucoup. J'ai répété la même chose partout: j'agis avec la plus grande liberté à la radio, ce n'est pas comme à la télé, mais je revendique la même indépendance pour tout le monde.
Vous n'avez pas vraiment l'image d'un soixante-huit. Vous sentez-vous en harmonie avec le mouvement?
Je ne me prends pas pour un héros de mai 68 ni pour un suiveur. Je ne me considère pas comme un leader de mai 68, j'étais plutôt réservé et timide en parlant. Au début, je n'ai pas compris le mouvement. J'ai vu, pour avoir traité ces sujets à l'antenne, qu'il y avait quelque chose d'universel qui traversait l'Allemagne avec le futur groupe à Baader, en Pologne, aux États-Unis … Mais j'étais un grand reporter à France Inter, j'ai vécu mon rêve . Moi, le pied noir d'Oran, j'ai suivi de Gaulle, j'ai raconté la vie politique, j'ai découvert la vie internationale, je tenais le micro à Kosygin et à Brejnev … La vie semblait merveilleuse! Mais j'ai aussi pris du temps car il y avait un décalage entre la façon dont les jeunes percevaient de Gaulle en France et la façon dont je le voyais être reçu à l'étranger. Avec nous, c’était le conformisme et la tradition, l’immobilisme et les contraintes. C'était le grand-père qui nous empêchait de vivre, de lire et de nous embrasser! Durant ses voyages à l'étranger, en civil ou en uniforme, il était un symbole de liberté, de résistance à l'impérialisme. Tous les jeunes des pays visités l’ont accueilli comme tel. J'ai vu les mineurs de la Bolivie défiler sous la pluie et venir l'embrasser. Et j'étais là, comme un gars de merde avec ma magnéto, mais j'étais toujours là [rires]. J'ai compris petit à petit que c'était un mouvement plus large et que je m'y inscrivais.
Et à la fin, vous êtes sur la liste noire. Pas tiré, comme beaucoup d'autres, mais muté …
Exilé. Eh bien, pas exilé, parce que nous ne pouvons pas utiliser ce mot pour la province, mais c'était comme. Après la grève, le nouveau patron de la radio, Roland Dhordain, me reçoit et dit: "Vous ne pouvez pas rester à Paris, nous avons hésité à vous virer mais compte tenu de vos qualités et de l'avenir, nous vous proposons Lyon ou Toulouse . "J'ai choisi Toulouse que j'aimais plus parce que c'était le Midi. Là, j'apprends que le gars au bureau, un grand idiot qui n'avait rien à faire là-bas, plus fidèle au pouvoir que compétent, un gaulliste orthodoxe, a été averti de surveiller ce que je faisais. Là, j'ai enrichi ma pratique du métier: l'information, elle a été coupée dans la Dépêche du Midi ou on a déménagé par terre pour aller la chercher … J'ai aussi travaillé pour l'Express. Je devais rester six à huit mois. Un jour, le correspondant de la radio en Allemagne, qui était là depuis la fin de la guerre, qui détestait les Allemands et ne quittait jamais Bonn, a déclaré qu'il avait besoin de quelqu'un pour l'aider. Jacqueline Baudrier s'est fait mon nom … C'est comme ça que je me suis trouvé un correspondant en Allemagne. Avec une rétrogradation de salaire! J'ai commencé à travailler pour la télévision de l'ORTF. Mais il m'était toujours interdit de faire des reportages à Paris. J'étais accrédité à la chancellerie, j'ai suivi le premier ministre partout dans le monde, sauf en France! Cette censure a duré deux ans. C'était une sorte de quarantaine, mais une longue quarantaine …
(1) Editions New World (2008).
Photo Jérôme Bonnet

Jérôme Lefilliâtre

Leave a comment

Send a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.