ENTRETIEN. Police : « On devrait envoyer sur le terrain des fonctionnaires expérimentés »

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Je demande au gouvernement de me faire rapidement des propositions pour réaffirmer le lien de confiance qui doit naturellement exister entre les Français et ceux qui les protègent et pour lutter plus efficacement contre toutes les discriminations, a demandé récemment le président Macron. Il réagissait à la diffusion des images du passage à tabac, par des policiers, du producteur de musique, noir, Michel Zecler. Depuis 2002, on s’est engagé dans des politiques de plus en plus autoritaristes, des lois plus répressives. Les situations sont plus tendues et créent du mécontentement des deux côtés, observer Christian Mouhanna, chercheur au CNRS et membre du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Il évoque des pistes pour rétablir le lien entre police et population. Entretien.

Les violences policières augmentent-elles ou sont-elles plus visibles en raison de l’explosion des outils numériques ?

Ce que nous montrent nos études depuis les années 1980-1990, c’est qu’il y a moins de violences policières qu’autrefois. Il y a beaucoup de choses que les policiers ne se permettent plus. Mais parallèlement, l’équipement de la population en smartphone a renversé la perspective, en générant un effet « dévoilement ». Ces violences sont aujourd’hui de plus en plus difficiles à nier.

Les images récentes (producteur tabassé, évacuation brutale d’un camp de migrants, violences lors de la mobilisation du 17 novembre contre la proposition de loi Sécurité globale) alimentent les soupçons d’une police structurellement violente, voire raciste. Est-ce une question taboue ?

La tendance est souvent de dire qu’il s’agit d’actes isolés, la faute de tel ou tel agent. On individualise sans se demander : « en quoi l’institution favorise-t-elle ou non ces violences ? ». Or, quand on met en place des Brigades anti-criminalité (Bac) plutôt que des policiers de proximité à pied pour gérer les relations dans certains quartiers, on fait le choix d’une stratégie plutôt autoritaire, qui privilégie la force. Tout comme quand on choisit le préfet Lallement pour gérer la police à Paris. On fait le choix du rapport de force et non d’une police tournée vers le service à la population, la discussion etc. On a des instances qui n’empêchent pas la violence et peuvent même parfois la favoriser.

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C’est le cas aussi du racisme ?

Les policiers ne sont pas tous racistes mais dès lors que la poursuite des étrangers en situation irrégulière devient l’essentiel du travail de nombreux policiers et gendarmes, ceux-ci sont forcément enclins à construire leur travail sur l’idée qu’il faut lutter contre les étrangers.

Le fait d’être policier et de pouvoir recourir légitimement à la violence expose-t-il forcément à des dérapages ?

Recourir à la violence quand on est policier est un droit, mais la violence doit toujours être proportionnée et viser des objectifs précis. Normalement, on n’utilise la force que si on ne peut pas faire autrement. Mais avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002, changement de logique. Le recours à la force est devenu plus systématique. Or il y a plein de situations, en dehors, bien sûr, du terrorisme ou du grand banditisme, qui ne nécessitent pas la force, mais le dialogue, l’échange, la prévention, ou le renseignement. Certains policiers l’ont oublié.

Il y a un problème de formation ?

Oui, de formation continue. Et de stratégie : on envoie sur le terrain des jeunes qui n’ont pas forcément appris à gérer les situations avec sérénité. Ce qui nous amène à la question du recrutement : si on ne recrute que des gens qui ont envie d’aller au carton, à la castagne, ça ne peut pas fonctionner. On devrait envoyer plus souvent sur le terrain la hiérarchie ou des fonctionnaires expérimentés, qui savent que régler un problème n’est pas forcément sortir son bâton ou asperger les gens avec du gaz.

Le risque, dans la situation actuelle, n’est-il pas d’opposer aux violences policières qui touchent les citoyens celles dont sont victimes les policiers et finalement, de n’entendre ni les uns, ni les autres ?

Exactement. Depuis 2002, on s’est engagé dans des politiques de plus en plus autoritaristes, des lois plus répressives. Les situations sont plus tendues et créent du mécontentement des deux côtés. Il faudrait réfléchir collectivement. On connaît les pistes, ce sont notamment les réflexions sur une vraie police de proximité, avec une participation des citoyens à l’activité de la police.

Sauf que…

On en parle depuis la police de proximité en 1997. On peut même remonter à un rapport Peyrefitte (loin d’être un gauchiste) de 1977. Mais depuis, les politiques vont toutes dans le sens inverse : le rapport de force, l’autorité, l’absence de discussion. Cela déteint sur le politique. La gestion du début du mouvement des Gilets jaunes est emblématique : le mouvement n’est pas, a priori, radical ni violent. Mais à force de traiter les manifestants uniquement sur un mode policier, on participe à une radicalisation d’une partie de la population.

Une autre piste pour améliorer les liens police/population serait de réformer l’IGPN. Un vieux serpent de mer…

La « police des polices » sera toujours soupçonnée de manquer d’indépendance puisque des policiers enquêtent sur d’autres policiers. Le maître-mot serait d’instaurer plus de transparence. Mais les syndicats policiers, très puissants, s’y opposent et imposent leurs vues au gouvernement. On gagnerait pourtant à y ajouter des avocats, des magistrats, peut-être des citoyens élus…

Le choix d’un ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, sur une ligne très sécuritaire, conforte les syndicats policiers dans leurs postures ?

Gérald Darmanin refait ce qu’a fait Nicolas Sarkozy en 2002, avant d’être élu président en 2007. Sauf que l’environnement a changé. Il y a une très forte mobilisation des médias, de l’opinion sur la question des violences policières, il y a l’affaire Théo. Mais on a l’impression que certains syndicats policiers, certains gouvernants, n’en ont pas pris conscience. Quand Gérald Darmanin dit que les journalistes vont devoir se déclarer en préfecture lors des manifestations, on se demande où on est ? C’est une gestion complètement décalée par rapport à la réalité.

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La proposition de loi Sécurité globale a mis de l’huile sur le feu…

Laisser entendre qu’on va pouvoir contrôler toutes les images des forces de l’ordre est une illusion. Alors qu’on dispose déjà de tout l’arsenal juridique contre la diffusion d’images malveillantes. Pourquoi fait-on cette loi ? Parce que, petit à petit, on va glisser des petits détails qui vont permettre de contrôler davantage. On sait que les pratiques policières sont souvent en avance sur la loi. Déjà aujourd’hui, il n’est pas rare que des policiers empêchent des journalistes de filmer.

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