«DAU», le projet artistique qui se déroule devant les troubles et les roubles à Paris

Par Aureliano Tonet et Brigitte Salino

Les théâtres du Châtelet et de la Ville ainsi que le Centre Pompidou accueillent le projet hors norme du cinéma russe Ilya Khrzhanovsky. Une expérience de la sulfureuse immersive.

Le réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky, sur le tournage de «DAU», à Kharkiv (Ukraine), en 2010.
Le réalisateur russe Ilya Khrzhanovsky, sur le tournage de «DAU», à Kharkiv (Ukraine), en 2010. SERGEY MAXIMISHIN / FOCUS / COSMOS

Une petite rue derrière le théâtre du Châtelet, à Paris. Une façade vitrée, noire. Shitty Hole, un bar-restaurant avec une foison de vodkas, de la nourriture géorgienne servie dans la vaisselle soviétique et, au sous-sol, un couloir rose en forme de vagin s'enfonce sous vos pas. La nuit est déjà bien avancée. Ilya Khrzhanovsky, sa mère et son père, célèbre auteur de films d’animation. Une autre, un chaman asiatique et une productrice canadienne, Martine d’Anglejan-Chatillon. Plus loin, un pianiste de renom, Mikhail Rudy, l'ancien footballeur Eric Cantona, un ancien général des services secrets israéliens, qui s'est fait appeler Israel Schmitt…

Que font-ils tous là? Ils préparent le lancement de DAU – prononcer «da-o» -, un projet ahurissant. Du 24 janvier au 17 février, les théâtres du Châtelet et de la Ville seront ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Pour que vous entriez, il faudra que vous obteniez un «visa» à durée variable – six heures, vingt-quatre heures ou illimitée (de 20 à 150 euros). Pour les deux dernières catégories, sur Internet à un entretien psychologique dont les données sont traitées par un algorithme. En fonction des résultats, un itinéraire personnel sera proposé aux participants, qui se retrouvent dans les journaux, les bureaux et les couloirs des théâtres aux couleurs de l’Union soviétique.

Alors commencez le voyage dans DAU, qu’elle ne peut comprendre si l’on ne dit pas que DAU est la contraction de Lev Landau (1908-1968), Prix Nobel de physique, illustre ses travaux sur le comportement de la matière à très basse température. Ilya Khrzhanovsky est votre prisonnier de génie pour l’Institut physico-technique d’Ukraine, à Kharkiv. C’est dans le décor réputé de cet institut que le réalisateur de 43 ans a tourné DAU, une œuvre-monstre – quinze films, la longue durée neuf heures – qui s'annonce comme une immersion dans un monde clos et totalitaire. Quelle liberté vous créer?

Sur le tournage de «DAU», à Kharkiv (Ukraine), au sein de l’Institut, trois participants dont Vladimir Azhippo, ancien lieutenant-colonel du KGB (de dos).
Sur le tournage de «DAU», à Kharkiv (Ukraine), au sein de l’Institut, trois participants dont Vladimir Azhippo, ancien lieutenant-colonel du KGB (de dos). OLYMPIA ORLOVA

A chacun de trouver les réponses, au cours d'un parcours – interdit aux moins de 18 ans – qui réserve sa part de mystère. Le spectateur est prêt à laisser son portable à l’entrée, et est libre de sortir dès qu’il le souhaite; il est muni d'un «Dau-phone» qui le guide. L’appareil commence à lui proposer. Puis, selon ses réponses au questionnaire, on peut lui proposer de s'entretenir avec un père, un pape, un rabbin, un imam ou un chaman. Il peut tout aussi bien l’inviter à suivre une conférence. Ou à participer à une expérimentation scientifique – par exemple, se procurer un casque délivrant des stimuli psychiques ou sexuels. Nous avons encore à découvrir une performance inopinée du metteur en scène Romeo Castellucci, de l'artiste Marina Abramovic, du plasticien Philippe Parreno, du chef d'orchestre Teodor Currentzis… Entre-temps, le téléphone phone se restaurer dans l'un des bars, sur un fond sonore signé Brian Eno. Partout, ce spectateur sera filmé.

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