après le repentir de l'état, sa famille espère trouver le corps du mathématicien

14h17
16 septembre 2018

Elle ne s'est jamais éloignée de ce léger sourire poli qui fait ses petits interlocuteurs. Samedi, dans son appartement de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, Josette Audin, 87 ans, a la douceur de ceux qui ont connu le pire mais qui n’abandonnent jamais. Jeudi, Emmanuel Macron a pris sa place dans son salon. Enfermé dans le canapé noir, il semblait impressionné par cette grand-mère avec un petit pain blanc, tout droit dans sa chaise. "Vous avez vu, il était plus bas que vous", plaisante son fils, Pierre, toujours à ses côtés.

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Elle hausse les épaules. Le protocole n'est pas sa tasse de thé. Et les politiciens, celui qui a refusé la Légion d'Honneur ne leur font plus confiance. Depuis soixante et un ans, l’épouse de Maurice Audin attend l’un d’eux comme Jacques Chirac, qui a reconnu la responsabilité de l’Etat dans la rafle des Vél. Les chances ne sont pas toujours, elle vit depuis son retour d'Alger en 1966 près d'un endroit qui porte le nom de cet épisode fatal.

Sobre merci pour Macron

Lorsque la présidente de la République est venue s'excuser du crime d'Etat commis sur la personne de son mari, militant communiste et anticolonialiste, en Algérie, en 1957, cette femme discrète l'a remercié sobrement. Pas de colère ou de rancœur, juste un soulagement de voir son "homme" réhabilité, l'Etat avoue enfin qu'il ne s'est pas échappé dans le centre de triage "Jeep" d'El Biar à Alger sans laisser de trace, mais qu'il était mort sous la torture. Parmi tous les mots qu'il a prononcés, les plus importants pour la famille Audin sont ceux qui mettent en avant «le système d'arrestation-détention qui a permis à la police d'arrêter, de détenir et d'interroger tout suspect». Un régime pour vaincre les plus récalcitrants, institué par la loi sur les pouvoirs spéciaux qui délègue à l'armée des prérogatives de la police.

"La vérité, nous le savions, elle manquait du mot politique", estime l'historien Benjamin Stora, qui a soutenu l'Audin dans son long combat. Au moment de la disparition, la bataille d'Alger fait rage, la ville se plie sous les bombes. Dans la soirée du 11 juin, Maurice, 25 ans, assistant mathématique à la faculté et membre du Parti communiste algérien, interdit en tant que indépendantiste, a été arrêté par des soldats envoyés par le général Massu. Seulement avec ses trois jeunes enfants, Josette sait déjà qu’elle ne le reverra plus. "J'ai toujours essayé de faire en sorte que les dirigeants se manifestent et disent ce qu'ils ont à dire", murmure-t-elle, "mais ils n'ont pas fait leurs devoirs". Un destin brisé, un amour amputé net qui sera aussi sa force pour ne pas se laisser aller. "Comment aurais-je pu faire autrement? Ma vie, c'était déjà fait", souffle ce qui reste pour toujours l'épouse de Maurice. Pierre, le plus jeune des frères et sœurs, a seulement un mois. Louis, 18 mois. Et Michèle, 3 ans et demi. Une femme sans sa moitié, des enfants sans père … Sur les étagères de l'appartement familial, comme de joyeuses reliques, les photos en noir et blanc témoignent de ce qu'était Maurice Audin: "Un idéaliste, un homme engagé, un homme de une famille qui n'abandonne jamais », explique le député de LREM, Cédric Villani, qui fait partie du clan des mathématiciens qui ont travaillé pour réparer« cette injustice ».

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Je ne suis pas seulement un orphelin, mais le fils d'un héros de la lutte pour l'indépendance

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Josette Audin a déposé une plainte le 4 juillet 1957 pour homicide. À mesure que les enfants grandissent, déplacer le fichier Audin est devenu une activité familiale permanente. "On était un poids quand même pour toi, maman, quand on était petit?" Demande Pierre. "Un moteur," rectifie sa mère. Très tôt, ce natif de Bab El Oued leur raconte ce qui s'est passé. Enfin, le peu qu'elle sait et les bribes qu'elle imagine. "Il n'y a jamais eu de secret institué même si c'est quelque chose de douloureux pour elle de parler de lui", admet Pierre. Le fils ne dit pas "papa" mais "Maurice Audin". Comme l'histoire que nous avons pu trouver dans un livre scolaire, le petit a rejoint le grand. "Je ne l'ai jamais vu en couleur, parler, bouger", dit-il, "je ne suis pas seulement un orphelin, mais le fils d'un héros de la lutte pour l'indépendance". J'ai toutes les raisons d'être fier et révolté. "

Comme son père, Pierre adhère au PC et devient un as de mathématiques. Les frères et sœurs sont impliqués dans la cause Audin, écrivant aux différents présidents de la République, aux autorités algériennes pour tenter de trouver son corps, mobiliser les élus communistes, fouiller les archives avec ses avocats. Les lois d’amnistie successives réduisent les procédures les unes après les autres. "Ils empêchent la condamnation d'un homme mais pas que la lumière soit faite sur l'histoire de la France", se réjouit Claire Hocquet, l'avocate d'Audin. En 1994, l'incendie du Parlement de Bretagne fait disparaître une partie du dossier. Début 2000, nouvelle plainte pour crime de guerre et crime contre l'humanité. Une déception car les abus commis avant 1990 ne peuvent être qualifiés de crimes contre l’humanité. "C’est parfaitement scandaleux!" Pierre Audin agacé. En mai 2011, procédure finale pour enlèvement et dernier échec.

L'ouverture des archives d'Etat attendues avec impatience

Face aux murs du silence, François Hollande a décidé en 2013 de déclassifier les documents liés à l'affaire. "C'était un peu tard", dit poliment Josette. Le nettoyage a été fait … "Pensez-vous qu'une grande brute qui torture quelqu'un va remplir un formulaire administratif alors?" Ironiquement, «il aurait pu y avoir des procès-verbaux de réunions, des listes de personnes à exécuter, mais ceux qui avaient le pouvoir les ont fait disparaître».

Ce jeudi 13 septembre leur laisse une impression de demi-victoire. "Nous n'avons jamais été cordés en premier mais plutôt habitués à être du côté des perdants", plaisante Pierre. Le clan Audin attend beaucoup de l’ouverture des archives de l’Etat annoncée par Emmanuel Macron et de l’appel aux témoins à l’époque à restituer leurs documents privés pour permettre «ce travail de mémoire». "Les faits sont prescrits, amnistiés, affirme Pierre. Pour Maurice Audin et les milliers de disparus pendant la guerre en Algérie, ces témoignages doivent être délivrés pour pouvoir tourner une page et ne pas déchirer les autres." La famille veut aussi faire revivre la recherche du corps de Maurice en utilisant des techniques d'ADN. Pour mettre fin à ce drame. Car, admet le fils, "le deuil, il y a longtemps, c'était fait".

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