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A la recherche d’une nouvelle stratégie de sécurité

Auteurs : Ken Jimbo et Bryan Tan, Université Keio

Dans les années 1970, le Premier ministre japonais Masayoshi Ohira a développé un concept de « sécurité globale » qui soulignait la nécessité d’élargir la portée de la sécurité aux domaines non militaires. Le concept s’appuyait sur les idées exposées dans la doctrine Nixon de 1969, où les États-Unis encourageaient leurs alliés à assumer la « responsabilité principale » de leur propre défense.

Le Premier ministre japonais Fumio Kishida fait un tour dans un tank lors de sa visite à la base d'Asaka de la Force d'autodéfense terrestre, Tokyo, Japon, 27 novembre 2021 (Photo : Reuters/Kyodo).

Cela a incité le Japon à assumer un rôle plus important dans l’alliance américano-japonaise et à sauvegarder sa propre sécurité. Le groupe de travail d’Ohira a renforcé l’engagement du Japon envers le programme de sécurité global en mettant l’accent sur l’approche proactive du Japon dans les domaines non militaires tels que la sécurité économique, alimentaire et énergétique.

En 2022, la stratégie de sécurité du Japon s’oriente à nouveau vers une approche globale, mais en mettant davantage l’accent sur une capacité militaire robuste, un savoir-faire économique et l’innovation technologique.

Alors que l’environnement de sécurité entourant le Japon devient plus difficile, maintenir un rapport de force favorable est devenu une tâche de plus en plus difficile. Tokyo est actuellement confrontée à des défis sur trois fronts stratégiques majeurs. La Chine – le plus grand défi stratégique – possède des capacités militaires qui dépassent de loin celles du Japon. Les lignes directrices du programme de défense nationale de 2018 ont souligné que, le maintien de la supériorité maritime et aérienne du Japon devenant intenable, les Forces d’autodéfense japonaises (JSDF) nécessiteront une réforme majeure en termes de doctrine, de capacité et d’opérations de défense. Cela nécessitera des augmentations significatives du budget de la défense ainsi que l’adoption de concepts de défense innovants.

Le défi pour la réforme de la défense du Japon découle de la nécessité de se préparer contre deux fronts supplémentaires : la Corée du Nord et la Russie. Le développement continu par la Corée du Nord des technologies nucléaires et de missiles signifie le risque croissant d’escalade du conflit. Réaliser la dénucléarisation de la Corée du Nord tout en se préparant à une éventuelle crise reste la priorité absolue de la stratégie japonaise.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie présente également de nouveaux risques pour le Japon. Les négociations du traité de paix Japon-Russie – qui sont restées en suspens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – ont été suspendues indéfiniment par la Russie en avril 2022. La Russie n’hésitera plus à faire pression sur l’armée japonaise et à tenter de poursuivre un alignement stratégique plus profond avec la Chine pour défier Engagement militaire américain en Asie.

Les trois fronts stratégiques du Japon – la Chine, la Corée du Nord et la Russie – nécessitent tous des exigences différentes en matière de capacité et de posture de défense. Si Tokyo investit dans la défense pour chaque scénario de risque séparément, le coût sera énorme et le JSDF finira par perdre l’opportunité de mettre en œuvre une réforme centrée sur la Chine tant attendue. Une approche globale qui met davantage l’accent sur le renforcement de la sécurité économique du Japon et l’exploration de nouveaux domaines tels que le cyber, l’espace et les technologies émergentes est essentielle.

Une augmentation robuste du budget de la défense du Japon doit être le point de départ de la réforme. Le soutien public national à une augmentation du budget de la défense a atteint un niveau historique lors de l’élection de la Chambre haute en juillet 2022. Cela fait suite aux réunions du Comité consultatif de sécurité Japon-États-Unis entre les ministres et les secrétaires à la défense et aux affaires étrangères, où le Japon ‘ a réaffirmé sa volonté de renforcer fondamentalement ses capacités de défense ». Cet engagement verra le Japon chercher à améliorer ses capacités militaires pour réagir aux conflits de plus haut niveau en assurant l’interopérabilité avec ses forces alliées.

Plus controversé, il y a également eu une pression au sein du gouvernement japonais pour obtenir des capacités de contre-attaque. Avec l’introduction des missiles hypersoniques, une technologie possédée à la fois par la Chine et la Corée du Nord, la capacité actuelle de défense antimissile du Japon n’est plus suffisante. Tokyo a exploré la possibilité d’acquérir des capacités de contre-attaque dans le but de détruire des bases de missiles ennemies dans des territoires étrangers, mais la portée de cela n’est pas encore finalisée.

En matière de politique économique, le Japon a promulgué son projet de loi sur la promotion de la sécurité économique (ESPB) en mai 2022, axé sur trois grands domaines. Le premier domaine accorde la priorité à la nécessité de protéger les technologies sensibles en contrôlant davantage les investissements et les exportations d’entités étrangères spécifiques, et en veillant à ce que les chaînes d’approvisionnement essentielles aux secteurs sensibles de haute technologie restent sécurisées.

De plus, l’ESPB vise à s’assurer que le Japon continue d’œuvrer à l’indispensabilité stratégique. En augmentant le financement des entreprises et des institutions qui mènent des activités de recherche et développement (R&D) dans les technologies clés existantes et nouvelles, Tokyo peut redynamiser un domaine dans lequel elle a longtemps été à la traîne par rapport aux autres pays. Cela permettra au Japon d’avoir une plus grande présence sécuritaire dans la région et de cesser de compter uniquement sur ses capacités militaires. Et cela devrait ouvrir davantage d’opportunités au Japon d’exporter des équipements de défense vers des États amis, ce qui augmentera l’interopérabilité du Japon avec d’autres parties du monde.

Investir dans le développement technologique améliorera également la sécurité économique du Japon. Les technologies de base de pointe, telles que la robotique, l’intelligence artificielle et l’informatique quantique, augmenteront la concurrence industrielle au sein du secteur privé. Dans le même temps, ces technologies à double usage peuvent également être utilisées dans le développement d’applications militaires.

La R&D du Japon dans les technologies de défense n’a pas été très active par rapport à d’autres pays. Au cours de l’exercice 2021-2022, le ministère japonais de la Défense a demandé un budget de 325,7 milliards de yens (2,5 milliards de dollars) pour les coûts de R&D afin de renforcer les technologies de défense et leur mise en œuvre pratique. L’augmentation du budget de la défense encouragera l’innovation à long terme, mais il reste encore un long chemin à parcourir pour surmonter la réticence du public à investir dans la R&D militaire.

Les préoccupations auxquelles était confronté le Premier ministre Ohira dans les années 1970 sont toujours d’actualité. Le Japon doit redoubler d’efforts pour atteindre l’autonomie stratégique et l’indispensabilité. Renforcer les capacités militaires du Japon et investir dans la technologie de défense est un pas dans la bonne direction, mais le rythme laisse beaucoup à désirer.

Ken Jimbo est président de l’Initiative Asie-Pacifique et professeur à la Faculté de gestion des politiques de l’Université Keio.

Bryan Tan est assistant étudiant à la Faculté de gestion des politiques de l’Université Keio.

Cet article est paru dans la dernière édition de Forum trimestriel de l’Asie de l’EstLes choix stratégiques du Japon‘, Tome 14, n° 3.

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